L’ÉCHANGE
homme devrait se préoccuper de produire tout ce qui est
nécessaire à ses besoins et, en supposant que ses besoins
fussent au nombre de dix par exemple, il devrait faire dix
métiers différents : qu’il les fit bien ou mal, il n’importe, il
serait obligé de régler sa production non point sur ses apti-
{udes mais sur ses besoins. Du jour où l’échange est mis en
pratique, la situation est complètement intervertie : chaque
homme, sûr désormais de pouvoir se procurer par l’échange
tout ce qui lui sera nécessaire, se préoccupe seulement de
faire ce qu’il pourra le mieux ; il règle désormais sa produc-
tion non sur ses besoins mais sur ses aptitudes ou ses moyens.
Avant l’échange, chacun en ce monde devait se préoccuper
de produire ce qui lui était le plus nécessaire ; depuis
l'échange, chacun se préoccupe seulement de produire ce
qui lui est le plus aisé. Voilà une grande et merveilleuse
simplification.
On peut dire que les avantages que nous venons de
signaler ressemblent beaucoup à ceux que procure la
division du travail, et, en effet, ce sont bien les mêmes,
mais combien singulièrement agrandis et multipliés! Si
l'échange n’existait pas, l’association et la division du travail
exigerait nécessairement un’ concert préalable entre les
coopérateurs : il faudrait que tous s’entendissent pour con-
courir à l’œuvre commune. Mais l'échange dispense de cet
accord préalable et par là permet à la division du travail de
franchir le cercle étroit de l’atelier ou de la communauté de
famille pour rayonner sur toute la surface d’un vaste pays et
jusqu'aux extrémités de la terre. Chacun désormais, de
près ou de loin, produira suivant ses aptitudes naturelles ou
acquises, suivant les propriétés naturelles de la région qu’il
habite ; il pourra se consacrer tout entier à un seul travail
et jeter toujours le même produit sur le marché, assuré qu’il
est, grâce aux mécanismes ingénieux du commerce et des
transports, de retirer en échange n'importe quel autre produit
dont il aura besoin. On a souvent fait remarquer que ce que
chacun de nous consomme dans un jour était le résultat
combiné de l’action de centaines et peut-être de milliers de
265