Full text : La Hongrie de l'Adriatique au Danube

LA  HONGRIE,  DE  L’ADRIATIQUE  AU  DANUBE.  191
lants  étaient  pleines  de  bottes  et  de  chapeaux  entassés  en  pyramide  ;  entre
les  chars  et  les  voitures  galopaient  des  paysans  à  cheval,  le  manteau  flottant ­
  et  gonflé  par  le  vent  de  la  course.  Nous  dépassâmes  des  chars  chargés
de  tonneaux,  de  sacs  de  blé,  sur  lesquels  des  femmes  et  des  jeunes  filles  se
tenaient  dans  des  poses  que  leur  joli  costume  rendait  plus  pittoresques
encore.  Les  poulains  gambadaient  autour  des  chevaux  et  des  juments,
attelés  en  quadrige,  et  effrayaient  dans  leurs  écarts  capricieux  les  troupeaux ­
  d’oies  qui  marchaient  lentement,  lourdement,  toutes  blanches  avec
des  pieds  jaunes,  le  long  de  la  lisière  verte  de  la  route,  en  dressant  leur
long  cou  bête  de  demoiselle  allemande.
Après  le  dîner,  qui  fut  long  et  gai,  comme  tout  dîner  hongrois,  nous
nous  rendîmes  sur  la  place  de  la  foire.  Quel  assemblage  curieux,  confus,
multicolore,  bruyant,  disparate,  de  types,  de  physionomies,  de  costumes,
de  groupes  d  hommes  et  d’animaux!  On  eût  dit  un  vaste  campement  de
peuples  divers,  une  halte  de  tribus  asiatiques  au  seuil  de  l’Europe.
Le  paysan  hongrois  se  reconnaissait  à  son  large  chapeau,  à  ses  longs
cheveux  noirs  encadrant  sa  figure  halée,  à  ses  moustaches  pendantes,  à  sa
courte  pipe  et  à  sa  bunda  qu’il  porte  hiver  et  été,  —  quand  il  fait  beau,  les
poils  en  dehors,  et  quand  il  pleut  ou  qu’il  fait  froid,  les  poils  en  dedans.
Maigre,  élancé,  nerveux,  le  Hongrois  a  la  physionomie  ouverte,  loyale,  le
regard  brillant,  doux  et  fier,  les  pommettes  saillantes  du  Tartare  et  l’attitude ­
  calme  et  rêveuse  du  Turc.  Robustes  comme  la  terre  qui  les  porte,  on
n’imagine  pas  des  paysans  plus  beaux.  La  noblesse  et  la  majesté  un  peu
farouche  de  leurs  traits,  l’accent  impérieux  de  la  voix,  indiquent  qu’ils
sont  le  peuple  victorieux,  le  peuple  élu,  le  peuple-roi.  A  côté  d’eux,  le
Slovaque  a  quelque  chose  de  famélique,  d’abattu,  de  triste;  sa  marche  est
timide,  hésitante.  On  dirait  qu’il  a  toujours  peur  de  recevoir  des  coups.
L  est  1  esclave  devant  le  maître,  le  dominateur,  le  conquérant  du  pays.  Le
paysan  allemand  vêtu  de  bou  drap  et  chaussé  de  lourdes  bottes,  avec  sa
grosse  face  rubiconde  à  l’épanouissement  aplati  de  pleine  lune,  ses  épaules
<  anées,  solides  comme  un  mur,  et  son  énorme  bedaine  qui  semble  éclater
dans  ses  culottes  aux  boutons  de  cuivre,  a  l’air  d’un  bourgmestre  d’opérette. ­

Nous  rencontrâmes  aussi,  errant  comme  des  fantômes,  des  Tziganes
vainques,  couverts  d’une  longue  chemise  de  toile,  la  barbe  pleine,  frisée  et
noire,  descendant  en  pointe  sur  la  poitrine,  et  la  longue  chevelure  bouclée,
partagée  sur  la  tête  à  la  manière  du  Christ  et  retombant  en  boucles  d’ébène
sur  les  épaules.  Quelques-uns  la  nouent  sur  le  front.  Ils  allaient  nu-tête  et
nu-pieds,  portant  de  grandes  auges  taillées  dans  le  tronc  d’un  chêne,  au
            
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