Full text : La Hongrie de l'Adriatique au Danube

230  LA  HONGRIE
Ils  excellent  clans  1  exécution  îles  airs  hongrois;  et  dans  un  pays  où  ils  sont
les  dépositaires  de  l’art  national,  ils  jouissent  d’une  popularité  facile  à
comprendre.
Il  n’y  a  pas  de  fête  ni  de  festin  sans  orchestre  tzigane.
Ils  marchent  en  tête  des  cortèges  électoraux,  ils  sont  de  toutes  les  réjouissances ­
  publiques;  sans  eux  une  noce  ne  pourrait  pas  se  faire,  et  aucun  bal
n  aurait  lieu.  Ces  artistes,  d’une  nature  plus  insouciante  que  celle  de  1  oiseau, ­
  incapables  de  garder  le  lendemain  ce  qu’ils  ont  gagné  la  veille,  jouent
d’inspiration,  avec  une  verve  et  un  brio  inimitables,  sans  connaître  même
les  notes,  sans  rien  savoir  des  procédés  ni  des  expédients  qui  s  apprennent
des  maîtres.
«  L’art,  a  dit  Liszt,  qui  les  a  étudiés  de  près,  l’art  étant  pour  eux
un  langage  sublime,  un  chant  mystique,  mais  clair  aux  initiés,  ils  s’en  servent ­
  selon  les  exigences  de  ce  qu’ils  ont  à  dire,  et  ne  se  laissent  influencer
dans  leur  manière  de  parler  par  aucune  raison  intrinsèque.  Ils  ont  inventé
leur  musique,  et  l’ont  inventée  pour  leur  propre  usage,  pour  se  parler,
pour  se  chanter  eux-mêmes  à  eux-mêmes,  pour  se  tenir  les  plus  intimes,  les
plus  touchants  monologues.  »
Leur  musique  est  aussi  libre  que  1  est  leur  vie.  Pas  de  modulations  intermédiaires, ­
  pas  d’accords,  pas  de  transition.  Ils  vont  sans  préparation  d’une
tonalité  à  une  autre  ;  des  hauteurs  éthérées  du  ciel,  ils  vous  précipitent
d’un  coup  dans  les  gouffres  hurlants  de  l’enfer;  de  la  plainte  qui  soupire,
ils  passent  brusquement  à  la  chanson  guerrière  qui  éclate;  fougueuses  et
tendres,  à  la  fois  ardentes  et  calmes,  leurs  mélodies  vous  plongent  dans  um;
rêverie  mélancolique  ou  vous  emportent  dans  un  tourbillon  vertigineux;
elles  sont  1  expression  la  plus  fidèle  du  caractère  hongrois  :  vif,  brillant  et
chaleureux,  ou  triste  et  apathique.
A  leur  arrivée  en  Hongrie,  les  Tziganes  n’avaient  pas  de  musique.  Ils  se
sont  approprié  la  musique  magyare  et  en  ont  fait  un  art  original  (pu  leur
appartient,  un  art  plein  d’élan,  de  fougue,  de  rires  et  de  larmes.
De  tous  les  instruments,  celui  que  les  Tziganes  préfèrent,  c’est  le  violon,
qu’ils  appellent  bas’alja  :  le  roi  des  instruments;  ils  jouent  aussi  de  la  basse,
du  cymbalum  et  de  la  clarinette.  Quelques-uns  ont  même  pincé  de  la  harpe
avec  un  art  magistral;  mais  jamais  aucun  d’eux  n’a  voulu  apprendre  le
piano,  cet  instrument  lourd,  immobile,  qu’on  ne  peut  ni  mouvoir  ni  presser ­
  avec  passion  dans  ses  mains  et  contre  son  cœur.
Les  Tziganes,  chez  qui  l’être  sensitif  est  si  développé,  ont-ils  un  culte
religieux  déterminé?
Non;  ils  n’ont  ni  dogmes  ni  croyances,  ni  superstitions  ni  préjugés.  Ils
            
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