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LA HONGRIE
traversent le courant, debout sur leur longue barque chargée de houille;
et des enfants se baignent en poussant des cris de sauvages et en se rou
lant tout nus dans la robe veloutée et débordante du fleuve.
Tout à coup, à la pointe orientale de l ile, au-dessus des arbres, deux
clochers se dressent; puis une ville semble sortir tout entière du sein des
flots. C’est Komorn, l’ancienne Komaronium des Romains, le Gibraltar de
T Autriche-Hongrie : l’une des premières forteresses du monde.
Une vierge emblématique était incrustée dans ses murailles, avec cette
inscription railleuse à l’adresse de l’assiégeant : Kom Morn 1 , c’est-à-dire :
« Viens demain. »
« Qui a Komorn, dit un proverbe, a la Hongrie. » Aussi tous les rois
magyars ont-ils successivement agrandi et fortifié l’enceinte de la vaste
forteresse. L’aigle de Napoléon s’arrêta en face de ses murs, qui lui paru
rent trop hauts ; mais, particularité curieuse, en 1848 le drapeau tricolore
y flotta, remplaçant sur la citadelle le drapeau autrichien. C’est que le
drapeau tricolore était celui de la révolution hongroise, maîtresse de la
place. L’armée autrichienne ne put reprendre la forteresse que longtemps
après la fuite du gouvernement provisoire à Debreczen, et après plusieurs
jours d’un bombardement acharné, auquel assista François-Joseph.
Rien de plus paisible, de plus tranquille, de plus calme en apparence
que l’aspect actuel de Komorn. Cette forteresse a l’air d’une innocente
bergerie. Les canons n’y ouvrent pas leur gueule de bronze ; ils n’y allon
gent point leur cou menaçant, comme sur les bastions des places fortes des
bords du Rhin.
Après la cité guerrière, la cité sacerdotale. Voici la cathédrale de Gran
qui se présente au regard, du haut de son rocher, comme la citadelle de la
Foi. On ne peut rien rêver de plus magnifique que la vue de ce monument,
par une belle après-midi d’été, quand le soleil, baissant déjà vers l'horizon,
lance des rayons obliques et plus dorés. La cathédrale semble alors flotter
dans l’azur, comme ces églises qui, sur les miniatures des missels gothi
ques, sont soutenues dans 1 espace par des anges. On croirait voir le por
tique d une Jerusalem céleste, avec ses colonnades de marbre et sa porte
de bronze. Figurez-vous la basilique de Saint-Pierre de Rome transportée
sur le sommet d’un rocher aux teintes de porphyre, reflétant sa coupole et
ses colonnes de marbre dans les flots du plus beau fleuve de l’univers, et
dominant des plaines immenses rayées de champs de blé mûr, et des
1 Komm Morgen. — En hongrois, cette ville s’appelle Komârom.