282
LA IlON G U IE
« Que faire? Je ne pouvais la laisser partir seule et rester an château. Je
lui répondis que j’étais prêt à l’accompagner.
« Pour reconnaître ma bonne volonté, elle me permit de m’asseoir en
face d’elle dans la voiture. Mais la comtesse, vous le savez, est fort dis
traite. Elle entassa sur moi les boîtes, les cartons; puis, s’enveloppant dans
sa pelisse, elle s’endormit. J’avais beau lui adresser la parole, elle ne me
répondait pas. Elle dormait! Oh! elle dormait. De temps en temps, quand
la voiture choquait une pierre et trébuchait, elle ouvrait à demi les veux,
et me disait :— Où est mon manchon? Où est mon carton à chapeau? Où
est mon nécessaire de voyage? Ne vous êtes-vous pas assis sur la boîte à
gants? Au nom du ciel, faites attention, cher baron! Et elle se rendormait.
Ma foi, je finis par l imiter, et je m’endormis, en apparence du moins, car
j’avais les nerfs agacés, et je n’étais pas du tout bien, mais pas du tout bien
sous cette montagne de paquets.
« Tout à coup la voiture cessa brusquement de rouler; elle s’inclina sur
le flanc, comme si elle aussi avait envie de se coucher pour dormir. La
comtesse s’éveilla en sursaut et demanda d’assez mauvaise humeur ce qu’il
y avait.
« Le cocher sauta de son siège, s’approcha de la portière, répondit que
nous étions dans un chemin affreux, entrecoupé de fondrières; il ajouta
(jne nous nous étions probablement égarés.
" — Qu’est-ce que cela fait ? répliqua la comtesse. Puisqu’il y a un chemin
devant nous, suivons-le jusqu’au bout...
“ — Oui, oui, mais... observa le cocher.
<■ — Ce chemin doit conduire quelque part.
" — Je crains bien, madame la comtesse, qu’il ne nous conduise pas en
lieu sûr.
" — Pleutre!... Y a-t-il en Hongrie des lieux qui ne sont pas sûrs? Où
sommes-nous?
« — Votre Grâce, nous sommes dans la forêt de Szalonta.
« Cette foret a une issue, une fin. On peut la traverser en deux heures.
(. — Les craintes du cocher devraient nous faire réfléchir, fis-je remar
quer à la comtesse en me mêlant au débat.
u — Les craintes d’un cocher ne comptent pas, baron.
« — \ otro cocher ciaint cependant, comtesse, qu il ne vous arrive
quelque chose de désagréable...
« — Est-ce que cela le regarde?
« — Ou que ses chevaux...
« — Oh! ses chevaux, c’est son affaire.