LE MODE EXISTANT ,
En fait, donc, voilà aujourd’hui le seul fondement juridique
de la propriété en tant qu’on veut remonter à ses origines,
Or, il n’y a là rien de plus, par définition mème, qu’un fait
brutal destitué de toute valeur morale. La prescription dis-
pense précisément de rechercher si la propriété a bien pour
origine le travail et l’épargne : au point de vue juridique elle
couvre tous les vices originaires.
Si donc les juristes se tiennent pour satisfaits, on com-
prend que les économistes et les moralistes ne le soient pas
et qu’ils se soient évertués à rechercher pour le droit de
propriété un fondement plus solide que le simple fait de la
possession, — fondement qui serait le travail du produe-
teur (1). Malheureusement, il n’est pas facile de démontrer
que tel il est en réalité.
Celui qui voudrait se servir de ce critérium'dans la
pratique s’exposerait à d’étranges déceptions. Faisons l’inven-
taire de votre patrimoine : Cette maison est-elle le produit
de votre travail? — Non : elle vient de ma famille. — Cette
forêt, ces prairies, sont-elles le produit de votre travail? —
Non, elles ne sont le produit du travail de personne. — Ces
marchandises qui remplissent vos magasins ou ces récoltes
qui remplissent vos greniers, sont-elles le produit de votre
travail? — Non : elles sont le produit du travail de mes
ouvriers. — Mais alors. ?
On a donc cherché un autre fondement : l’utilité sociale.
C’est dans ce fort qu’ont dû se réfugier les défenseurs de la
propriété individuelle, et jusqu’à présent il a pu résister aux
assauts. Il est vrai qu’on peut citer nombre de cas dans
lesquels l'intérêt du propriétaire va à l’encontre de l'intérêt
général — l’exemple est classique de la forêt que le proprié-
(1) On a cherché aussi un fondement dans le droit naturel, mais que veut
dire ceci sinon que la propriété est une condition indisp-nsable de l'indépen-
dance personnelle, puisque celui qui ne possède rien se trouve dans la néces-
sité de se mettre au service d'autrui pour gagner sa vie? — et dès lors
aucune théorie n’est plus révolutionnaire que celle-ci, car si la propriété est
de droit naturel, que dire à tant d'hommes qui en sont privés et qui la
réclament ?
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