LE MODE EXISTANT
Quels biens peuvent faire l’objet du droit
de propriété.
Aujourd’hui toute richesse — à la seule exception de celles
qui, par leur nature mème sont rebelles à toute appropria-
tion, telles que la mer, les grands cours d’eau — peut faire
l’objet d’un droit de propriété individuelle et, en fait, dans
tous les pays d’Europe, la presque totalité des richesses
sont appropriées. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Il fut
un temps au contraire où la sphère de la propriété indivi-
duelle était infiniment petite.
Elle n’a porté au début que sur certaines richesses — et
d’abord celles qui précisément ont cessé depuis longtemps
d’être l’objet du droit de propriété dans tous les pays civi-
lisés, je veux dire les esclaves et les femmes. Elle compre-
nait aussi les objets servant directement à la personne, les
bijoux, les armes, le cheval, et dont l’appropriation indivi-
duelle se reconnaissait à ce signe qu’on les enfermait avec
le propriétaire dans son tombeau (et on y enfermait, assez
souvent aussi, ses esclaves et ses femmes !).
Puis elle s’étendit aussi, sinon encore à titre de propriété
individuelle, du moins comme propriété familiale, à la
maison, parce que la maison c’était le foyer, c’étaient les
dieux pénates, et que les dieux appartenaient à la famille.
Puis elle s’étendit à quelque portion de terre, d’abord
celle où étaient les tombeaux des ancêtres, car les ancêtres
aussi étaient une sorte de propriété de famille. Mais, malgré
ce premier pas, la propriété individuelle sur la terre, le
bien par excellence, presque l’unique richesse des anciens,
fut très lente à s’établir. Le temps n’est pas loin où la pro-
priété individuelle aura recouvert la terre entière et tout ce
qu’elle porte à sa surface. À peine si aujourd’hui les hautes
montagnes et une partie des forêts gardent encore leur
indépendance.
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