LES CAPITALISTES RENTIERS 533
plus, il est facile de répondre que le capital prêté ce n’est pas
la houille ni la monnaie, c’est le capital abstrait, une pure
valeur : or, c’est là un bien permanent, conservant son iden-
tité tout autant et bien mieux qu’une maison qui tôt ou tard
dépérit et tombe en ruines. Le capital-valeur, comme le
Protée mythologique à travers ses métamorphoses, reste
éternel. Et quant à l’emprunteur, il devient bien propriétaire
des écus et, en effet, les gardera définitivement, mais il n’est
pas devenu propriétaire de la valeur : c’est pourquoi il devra
la rendre sous la forme d’autres écus. L'idée de location
s’adapte donc très bien au prêt d’argent (1).
Mais la question est tout autre si on met en cause non plus
la légitimité de l’intérêt mais celle de l’appropriation privée
du capital, comme le font aujourd’hui les socialistes. Il est
clair, en effet, que si l'appropriation des capitaux est une
spoliation, la perception d’un intérêt l’est aussi. Ceci est un
tout autre procès,
Nous avons vu (p. 479) que l’appropriation capitaliste a été
vivement attaquée par les socialistes, et le livre célèbre de
Karl Marx, Le Capital, a précisément pour but de démontrer
que cette appropriation a été le résultat d’une spoliation
historique et reste le moyen de poursuivre et d’aggraver indé-
finiment cette spoliation. Les collectivistes admettent bien
que le capital puisse faire l’objet d’un droit de propriété
légitime quand il apparaît sous l’humble forme sous laquelle
les économistes se plaisent à l’évoquer, le canot creusé par
Robinson, le rabot fait par le menuisier de Bastiat, les écus
serrés dans un vieux bas ou déposés à la caisse d’épargne
par le paysan — mais, disent-ils, le vrai capital, celui qui
(4) 11 y a une autre thèse a laquelle nous ne faisons pas place ici, quoi-
qu’elle en ait tenu une assez grande dans l’historique de cette question : c'est
celle qui justifie l’intérèt par l'abstinence nécessaire de la création du capital.
Nous avons déjà rejeté l'abstinence en tant que facteur dans la formation du
capital (voir p. 144): à plus forte raison, l’écartons-nous en tant que justi-
fication de l'intérêt. En admettant même que l'épargne constitue un sacrifice,
celui-ci se trouve suflisamment récompensé par l'acquisition du capital lui-
même sans qu’il soit besoin d'y ajouter la prime d’un intérêt.