L'ÉPARGNE
ciemment ou non, par le désir de fournir argument à l’intérêt
du capital qui apparaissait alors comme la récompense d’un
long jeûne. Cela est vrai sans doute pour l’épargne du
pauvre ; l’épargne pour lui constitue une opération très dou-
loureuse et même dangereuse, car elle entraîne l’amputation
d’un besoin essentiel. Nous venons de dire qu'en ce cas elle
n’est pas à conseiller. Mais, pour l'homme qui dispose d’une
quantité de richesses surabondantes, l’épargne n’est plus un
sacrifice méritoire: elle peut même devenir une nécessité,
car au bout du compte les facultés de tout homme sont
limitées, fussent-elles celles d’un Gargantua. Nos besoins et
même nos désirs ont un terme et la nature l’a marqué elle-
même en y mettant pour borne la satiété (voir p. 44).
90 ]l faut ensuite, comme condition subjective chez celui
qui épargne, une certaine dose de prévoyance, c’est-à-dire
de cette faculté particulière qui consiste à ressentir un besoin
futur comme s’il était présent. L'homme qui veut épargner
met en balance deux besoins, un besoin présent auquel il
doit refuser satisfaction, par exemple la faim qui le presse,
et un besoin futur auquel il voudrait assurer satisfaction, par
exemple le désir d’avoir du pain pour ses vieux jours. D'une
part, il se trouve retenu par la pensée du sacrifice plus ou
moins considérable qu’il devra s’infliger, mais il se trouve
sollicité d’autre part par l’avantage plus ou moins considé-
rable qu’il attend de l’épargne. Sa volonté oscille entre ces
deux forces antagonistes et, selon que l’une des deux sera la
plus puissante, elle se déterminera dans un sens ou dans
l’autre (1). Remarquez que le besoin présent est une réalité,
nous le sentons corporellement ; le besoin à venir, une pure
abstraction : nous ne le sentons que par l'imagination. Il faut
donc des habitudes d’esprit, des dispositions morales, qui
nous aient familiarisés avec l’abstraction, et elles impliquent
un état de civilisation déjà avancé.
Nos occupations, surtout dans nos sociétés modernes,
(1) Nous avons déjà signalé un conflit psychologique analogue à propos du
travail, voir p. 123. Voir aussi à propos de l'intérêt, p. 539.
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