LES MASSACRES D’ARMENIE.
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puissants au gré des Russes, dans le gouvernement de la
Transcaucasie. Très entreprenants, très habiles, là comme
partout, ils étaient les plus riches commerçants de Tiflis ;
iis exploitaient les plus abondantes sources de pétrole de la
région de Bakou; les banques les plus prospères étaient
entre leurs mains. Ces « Juifs chrétiens » amassaient d’énor
mes fortunes ; ils achetaient les meilleures terres de la cam
pagne, les plus importants immeubles de la ville ; à ce titre,
ils disposaient des élections, et la douma ou conseil pro
vincial de Tiflis en vint à compter une majorité de 67 Armé
niens contre 13 Russes. Le flot arménien, parti de Turquie
et descendant les pentes de l’Ararat, menaçait de recouvrir
toute la Caucasie; les journaux russes dénoncèrent « le
péril arménien ».
Le tsar Alexandre III prit contre eux les premières mesu
res exceptionnelles destinées à les fondre, à les noyer plutôt
dans la masse russe et orthodoxe. Il enleva, par une sorte
de laïcisation, les écoles arméniennes à la direction du
catholicos et n’y permit que l’usage de la langue russe ; il
exigea des fonctionnaires arméniens leur démission ou une
profession d’orthodoxie; il éloigna de la même façon les
étudiants arméniens des universités russes. Il forma le
dessein de faire disparaître l’Église grégorienne ; il avait
déjà le droit de désigner le catholicos parmi les deux
patriarches qui avaient obtenu le plus grand nombre de
voix de leurs coreligionnaires, c’est-à-dire qu’il pouvait
choisir le candidat de la minorité, ainsi réduit à sa dévo
tion. Il pouvait encore faire présider le synode arménien
par un procureur laïque, souvent un général ; Pierre le
Grand n’avait pas procédé autrement quand il avait voulu
devenir le chef de la religion grecque. Alexandre III voulut
encore enlever le catholicos à la résidence d’Etchmiadzin et
l’établir plus près de lui, à Saint-Pétersbourg : il eut peur
que les Arméniens ne prissent alors pour capitale religieuse
quelque couvent turc ou persan, et il mourut avant d’avoir
achevé son œuvre d’unification.
Cependant, mal soutenus par l’Angleterre, menacés par
la Russie, détestés dès lors par le sultan qui lâcha la bride
aux Kurdes, et ainsi de plus en plus misérables, les Armé
niens furent entraînés aux tentatives révolutionnaires. Les
plus ardents d’entre eux se groupèrent en des comités d’ac
tion, VHindchak surtout, ou la Cloche, qui date de 1887.