i 10
LA HONGRIE
(Tinvocations aux astres, à la nature; les héros y parlent aux étoiles et à
leurs chevaux, aux sources et aux vents, aux abeilles et aux plantes, qui
leur répondent. Cette poésie est si païenne d’idées et de sentiment, que le
clergé grec lui a fait la guerre comme à un des derniers vestiges d idolâtrie.
C’est ainsi que les vieilles rapsodies bohèmes, polonaises et russes ont dis
paru. Les Slaves du Sud, dépendant des patriarches d’Orient, moins vigi
lants et moins rigoristes, ont pu seuls conserver leurs chants héroïques
primitifs.
Autrefois chaque commune, et même chaque famille un peu aisée, avait
son « guslar » , — son joueur de gusla, — pour égayer les réunions et les
festins. En Serbie et dans le Monténégro, on voit encore la gusla suspendue,
dans chaque hutte, à la place d honneur, à côté du fusil et du yatagan pris
aux Turcs. Ce n’est qu’en Slavonie et en Syrmie qu’on rencontre de pauvres
aveugles qui s’en vont, à l’exemple d’Homère, chanter leurs rapsodies le
long des chemins, en demandant l’aumône.
J’avais beaucoup entendu parler des guslars, j’avais lu des traductions
françaises et allemandes de leurs chants, et j’avais vivement été frappé de
la grande allure et de la sévère beauté de cette poésie qui coule de source
comme le torrent de la montagne. Aussi pris-je un intérêt tout particulier
a entendre le vieux rapsode que le hasard m’avait fait rencontrer à la foire
d Agram.
J allais souvent le voir le matin, accompagné d’un interprète, et je le
taisais chanter. Mais, je dois le dire, — et cet aveu m’est pénible, — je n’ai
pas eu la bonne fortune de recueillir de sa bouche une seule rapsodie nou-
X tille ou inconnue. Celles que j ai entendues et queje me suis fait traduire
figurent toutes dans les recueils de poésies populaires slaves de M. Vuk, de
mademoiselle Voïart, de M. Cyprien Robert et de M. Dozon.
Autour du vieux guslar se pressaient des auditeurs attentifs dont le cercle
grandissait sans cesse; et sans cesse le chanteur était invité à recommencer
ses chants. La sueur inondait son front et coulait sur ses joues maigres et
bronzées. Ses yeux, voilés d’une pellicule blanchâtre, faisaient face au soleil,
dont ils n’avaient pas à redouter l’éclat. Le guslar n’avait jamais vu ni le
ciel, ni la teiie, ni les hommes, et ses chants n étaient pas nés des nuages
qui passent, des sources qui bondissent à travers les hautes herbes ou mur
murent dans le mystère des bois; aussi ses rapsodies ne parlaient que de
luttes héroïques, de combats singuliers entre Turcs et chrétiens.
En Croatie et en Syrmie, naître aveugle, c’est naître guslar, c’est-à-dire
rapsode.
Comme la profession de guslar ne consiste pas seulement aujourd’hui à