L'ÉCHANGE INTERNATIONAL 353
en tant qu’il se donne pour but de réaliser pour chaque peu-
ple le « chacun pour soi, chacun chez soi », et parce que les
buts visés par chaque pays se trouvent nécessairement anta-
gonistes, chacun cherchant à pénétrer chez le voisin et à
empêcher le voisin d’entrer chez lui. Mais faut-il en conclure
que le libre-échange répond mieux à l’idéal coopératif « cha-
cun pour tous »? Il est permis d’en douter. Lorsque nous avons
étudié le commerce intérieur, nous avons dû constater que,
quoique né sous les auspices favorables de la liberté du tra-
vail et de la liberté des échanges, il a abouti trop souvent à la
lutte pour la vie entre producteurs, au renchérissement des
denrées ou à la détérioration de la qualité pour les consomma-
teurs, à ce point qu’il a fallu remplacer peu à peu le régime
de libre concurrence commerciale par le régime'des ententes
commerciales et des associations coopératives. Il y donc tout
lieu de craindre que ce mème régime de libre concurrence
étendu au commerce international n’aboutisse aux mêmes
résultats. En somme, le libre-échangisme, tel qu'il s’exprime
dans la formule « laisser-faire, laisser-passer », n’est aussi,
tout comme le protectionnisme absolu, qu’une des faces de
la lutte pour le profit. Entre les nations comme entre les
individus, nous devons chercher à établir des rapports qui
ne soient ni antagonistes, comme ceux du protectionnisme-
nationaliste, ni compétitifs comme ceux du libre-échan-
gisme, mais qui soient vraiment coopératifs.
D'autre part, tout en admettant que le libre-échange doit
provoquer moins de conflits politiques entre nations que le
protectionnisme, il serait exagéré d’en attendre la suppression
de la guerre, comme l’affirment ses protagonistes (1). La lutte
pour les débouchés qui caractérise ce régime ne semble pas
être un facteur de pacification : les marchands de Manchester
ne doivent pas être confondus avec les pionniers de Roch-
dale. Et on ne voit pas que l'Angleterre ait fait beaucoup moins
de guerres que les pays protectionnistes.
(1) On trouvera cette thèse tout particulièrement accentuée dans le livre
récent d’un grand industriel belge, M. Henri Lambert, Pax Economica.
Give. P. R. 25e édition. 49
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