LA HONGRIE, DE L’ADRIATIQUE AU DANUBE.
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sabre, regardent autour d’eux, le cou tendu et immobile comme celui d’une
girafe. Au fond du jardin, soulevant par un geste gracieux le rideau de
chèvrefeuille d’une tonnelle, des jeunes filles, en robe de mousseline, se
penchent pour voir toute une bande de commis endimanchés qui arrivent
en se dandinant, le pommeau de leur badine aux lèvres.
Ces brasseries champêtres, remplies de parfums de fleurs et de fumets
de rôtis, émaillées de bonnes d’enfants et de guerriers dépouillés de leur
sabre, peuplées de bons bourgeois qui ont leur habit et leur figure du
dimanche, offrent des tableaux d’une diversité et d’une animation très-
amusantes. La population de la ville tout entière se mêle ici sans distinc
ión de classe, de rang, de fortune, de profession et de métier, de nationa
lité ou de caste, — dans le même besoin de gaieté hebdomadaire et dans
I étanchement de la même soif dominicale, criant d’une commune voix aux
sommeliers et aux sommelières, comme dans les vieux mélodrames : « A
boyre, pages, à boyre, la langue me pèle faute d’humidité! » On se croirait
dans 1 Allemagne du Sud; mais Méphistophélès serait fort embarrassé de
répéter ici ce qu’il disait à Faust en lui montrant les étudiants dans la
taverne de Leipzig : « Encore une minute d attention, et tu vas voir la bes-
lialité dans toute sa candeur. »
Pendant tout le temps de mon séjour à Agram, je n’ai rencontré ni un
ivrogne ni un mendiant.