DE L’ADRIATIQUE AU DANUBE.
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Le jeu a été de tout temps la passion dominante de la noblesse croate.
On m a cité à ce sujet un mot carastéristique.
M. le comte de B..., ayant un nouveau voisin de campagne, alla lui faire
visite. La première question qu’il lui adressa fut celle-ci :
Voulez-vous jouer votre château contre le mien?
Le fils de la riche famille des Andamovitch, à laquelle appartenaient
presque toutes les terres voisines d’Essek, risquait souvent à Vienne ou à
Pest, sur un seul coup de bouillotte ou d’écarté, des centaines d hectares
de champs ou de forêts. Il est vrai qu’en Croatie et en Hongrie les terres
seigneuriales ont gardé des proportions qui rappellent le partage des terres
au moyen âge. On compte beaucoup de domaines qui ont une étendue de
40,000 et 50,000 hectares. Il n’y a guère de paysans qui possèdent moins
de 20 à 25 hectares. Le morcellement ne peut descendre au-dessous de
2 hectares, superficie jugée nécessaire par la législature pour 1 entretien
d’une famille.
Mais aujourd’hui la noblesse croate ne met plus ses châteaux comme
enjeu. Les usuriers juifs ont su les leur gagner sans biseauter les cartes.
Le réveil dans notre grande chambre aux boiseries sculptées fut char
mant. Nous avions demandé qu’on laissât nos persiennes ouvertes, de telle
sorte que nous nous éveillâmes dans un bain de soleil.
Nous courûmes chacun de notre côté, en costume croate, c’est-à-dire
réduit à sa plus simple expression, ouvrir une croisée; des bouffées d’air
matinal vinrent nous caresser le visage et nous montèrent au cerveau comme
une ivresse délicieuse.
Dans la cour, les canards s embarquaient hardiment sur le bassin d’un
jet d’eau, ailes au vent, en poussant des couacs d allégresse ; le paon
n avait pas quitté sa place sur le mur entre les deux colonnes, et il annon
çait le jour, lui aussi, en ouvrant son brillant soleil de plumes ; les pigeons
neigeaient sur le toit, les hirondelles se déroulaient dans l’azur comme une
longue dentelle noire; cachée sous le panache blanc d’une aubépine, une
fauvette se grisait de son chant; sur les arbres, toutes sortes d oiseaux
gazouillaient et se réjouissaient, et dans les herbes, les grillons, armés de
leur crécelle, réveillaient les petits insectes encore incrustés comme des
pierreries dans la corolle des fleurs. La campagne était pleine des rumeurs
d un gai réveil et d’élans de jeunes tendresses.
Nous nous habillâmes à la hâte, et nous descendîmes pour faire le tour du
chateau. Le site qui 1 entoure me frappa d admiration. C’était 1 Oberland
sans les lignes sévères de son paysage : quelque chose de doux, d une inli-