Full text: La Hongrie de l'Adriatique au Danube

LA HONGRIE 
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c’est-à-dire du conducteur des travaux, qui les suivait, la pipe à la bouche, 
la canne à la main, comme un vieux général retraité qui aurait pris le com 
mandement d’un bataillon de femmes. 
Le Croate et le Serbe ont l’habitude de chanter en travaillant; mais c’est 
surtout pendant la « moba » que, dans les campagnes, on chante du matin 
au soir, et souvent du soir au matin. 
La « moba » est une sorte de fête champêtre durant laquelle on ne 
peut travailler ni pour soi ni pour de l’argent, et qu’on célèbre en tra 
vaillant gratuitement pour les autres. Quand celui qu’on aide dans ses tra 
vaux est riche, le soir, au retour des champs, on se réunit autour d’un 
joyeux festin, et l’on chante et l’on danse jusqu’à l’aube. 
Et en automne, à l’époque de la récolte du maïs, que de musique et de 
chansons aussi dans les airs! Sur les grands tas de blé de Turquie, les 
moissonneuses, dans leur long vêtement flottant, se détachent comme de 
blanches prêtresses, et, élevant leur faucille d’un geste d’ensemble, elles 
entonnent des chœurs d’un effet saisissant. Le soir, le gospodar (maître de 
la maison) leur fait verser du vin, et le kolo noue aux refrains de chansons 
nouvelles sa chaîne souple et gracieuse. 
A mesure que le sentier que nous suivions nous rapprochait des mois 
sonneuses, dont la tête enturbanée de mouchoirs rouges piquait comme de 
gros coquelicots le champ de blé appartenant à M. X... , nous entendions 
plus distinctement leurs chants, doux et lents comme le roucoulement 
de la colombe, ou vifs et gais comme le gazouillement matinal du pinson. 
Ces chansons sont la plupart du temps improvisées. Pendant que nous 
étions arrêtés, les moissonneuses chantaient en chœur : 
« Si nous étions les étoiles qui brillent au firmament, tous les garçons de 
ce bas monde auraient le cou de travers à force de nous regarder! » 
Les faucheurs, dans les épis jusque sous les bras et qui semblaient 
traverser les vagues d un lac d or, répondirent sur le même air : 
« Si nous étions comme les fleurs des jardins, toutes les jeunes filles 
se feraient jardinières et passeraient leur vie à nous sentir! » 
« Là où se trouve une femme slavonnc, a dit un poète du pays, on 
entend chanter. » Les femmes sont en effet douées d’un sentiment poé 
tique profond. Ces chansons qu elles improvisent comme 1 oiseau, pendant 
la moisson, ou le soir, en revenant des champs, dans leurs fêtes et leurs 
réunions, à l’occasion des baptêmes, des mariages ou de la mort, dans 
toutes les solennités domestiques, sont des modèles de poésie lyrique. On
	        
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