Full text : La Hongrie de l'Adriatique au Danube

LA  HONGRIE

J  34
c’est-à-dire  du  conducteur  des  travaux,  qui  les  suivait,  la  pipe  à  la  bouche,
la  canne  à  la  main,  comme  un  vieux  général  retraité  qui  aurait  pris  le  commandement ­
  d’un  bataillon  de  femmes.
Le  Croate  et  le  Serbe  ont  l’habitude  de  chanter  en  travaillant;  mais  c’est
surtout  pendant  la  «  moba  »  que,  dans  les  campagnes,  on  chante  du  matin
au  soir,  et  souvent  du  soir  au  matin.
La  «  moba  »  est  une  sorte  de  fête  champêtre  durant  laquelle  on  ne
peut  travailler  ni  pour  soi  ni  pour  de  l’argent,  et  qu’on  célèbre  en  travaillant ­
  gratuitement  pour  les  autres.  Quand  celui  qu’on  aide  dans  ses  travaux ­
  est  riche,  le  soir,  au  retour  des  champs,  on  se  réunit  autour  d’un
joyeux  festin,  et  l’on  chante  et  l’on  danse  jusqu’à  l’aube.
Et  en  automne,  à  l’époque  de  la  récolte  du  maïs,  que  de  musique  et  de
chansons  aussi  dans  les  airs!  Sur  les  grands  tas  de  blé  de  Turquie,  les
moissonneuses,  dans  leur  long  vêtement  flottant,  se  détachent  comme  de
blanches  prêtresses,  et,  élevant  leur  faucille  d’un  geste  d’ensemble,  elles
entonnent  des  chœurs  d’un  effet  saisissant.  Le  soir,  le  gospodar  (maître  de
la  maison)  leur  fait  verser  du  vin,  et  le  kolo  noue  aux  refrains  de  chansons
nouvelles  sa  chaîne  souple  et  gracieuse.
A  mesure  que  le  sentier  que  nous  suivions  nous  rapprochait  des  moissonneuses, ­
  dont  la  tête  enturbanée  de  mouchoirs  rouges  piquait  comme  de
gros  coquelicots  le  champ  de  blé  appartenant  à  M.  X...  ,  nous  entendions
plus  distinctement  leurs  chants,  doux  et  lents  comme  le  roucoulement
de  la  colombe,  ou  vifs  et  gais  comme  le  gazouillement  matinal  du  pinson.
Ces  chansons  sont  la  plupart  du  temps  improvisées.  Pendant  que  nous
étions  arrêtés,  les  moissonneuses  chantaient  en  chœur  :
«  Si  nous  étions  les  étoiles  qui  brillent  au  firmament,  tous  les  garçons  de
ce  bas  monde  auraient  le  cou  de  travers  à  force  de  nous  regarder!  »
Les  faucheurs,  dans  les  épis  jusque  sous  les  bras  et  qui  semblaient
traverser  les  vagues  d  un  lac  d  or,  répondirent  sur  le  même  air  :
«  Si  nous  étions  comme  les  fleurs  des  jardins,  toutes  les  jeunes  filles
se  feraient  jardinières  et  passeraient  leur  vie  à  nous  sentir!  »
«  Là  où  se  trouve  une  femme  slavonnc,  a  dit  un  poète  du  pays,  on
entend  chanter.  »  Les  femmes  sont  en  effet  douées  d’un  sentiment  poétique ­
  profond.  Ces  chansons  qu  elles  improvisent  comme  1  oiseau,  pendant
la  moisson,  ou  le  soir,  en  revenant  des  champs,  dans  leurs  fêtes  et  leurs
réunions,  à  l’occasion  des  baptêmes,  des  mariages  ou  de  la  mort,  dans
toutes  les  solennités  domestiques,  sont  des  modèles  de  poésie  lyrique.  On
            
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