Full text : La Hongrie de l'Adriatique au Danube

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LA  110  jS  GIU  E

lumière  intérieure;  on  sent  comme  une  douce  fraîcheur  de  brise  dans
l’air,  et  l’on  découvre  çà  et  là  des  bandes  de  pâturages,  des  champs  de  blé
argentés,  des  arbres,  des  collines  dont  les  teintes  vertes  mettent  du  bleu
dans  l’âme.  Le  désert  est  traversé.  C’est  la  vie  qui  recommence.
Pendant  l’arrêt  du  train,  toute  une  théorie  de  jeunes  filles  belles  et
fortes,  portant  sur  la  hanche  un  seau  de  bois  cerclé  de  cuivre,  marchant  à
la  file,  nu-pieds  et  bras  nus,  vêtues  de  la  chemise  croate  flottant  à
mi-jambes,  descendent  du  village  pour  venir  à  la  fontaine,  comme  les  filles
de  Laban.  Celle  qui  est  arrivée  la  première  étanche  sa  soif  en  buvant  au
goulot,  puis  elle  s’essuie  la  bouche  avec  un  pan  de  son  unique  vêtement.
La  locomotive  nous  conduit  en  quelques  minutes,  par  un  brusque  changement ­
  de  décor  plein  de  surprise  et  d’enchantement,  au  milieu  d’une
petite  Suisse  en  miniature,  entrecoupée  de  vallées  peu  sauvages  et  de
torrents  peu  échevelés.  Nous  traversons  une  forêt,  puis  un  tunnel,  nous
longeons  des  précipices  débonnaires,  et  nous  arrivons  à  la  station  d’Ogulin.
Là,  une  troupe  de  femmes  et  de  jeunes  hiles  de  tout  âge  s’élance  à  l’assaut ­
  de  nos  wagons,  non  pas  avec  des  lances  ou  des  zagaies,  mais  avec  des
paniers  de  fraises  parfumées.  Les  plus  jolies  —  et  celles  qui  paraissent
avoir  de  quinze  à  trente  ans  le  sont  toutes  —  rient  à  gorge  déployée,  sans
doute  pour  nous  faire  voir  leurs  dents  éblouissantes.
Quel  pittoresque  mélange  de  costumes!  Et  quel  contraste  charmant  que
celui  de  ces  figures  jeunes  à  côté  de  ces  vieilles  toutes  ridées,  à  la  peau
tannée,  aux  petits  yeux  percés  comme  avec  une  vrille,  au  menton  osseux,
en  talon  de  galoche,  au  nez  recourbé  en  bec  de  chouette,  au  dos  voûté  !
Les  plus  fortunées  ont  des  bottes  ;  leur  longue  chemise  est  serrée  à  la  ceinture ­
  par  une  écharpe  rouge,  et  leur  taille  se  dissimule  sous  une  espèce  de
veste  doublée  de  peau  de  mouton,  et  rehaussée  à  l’extérieur  d’ornements
de  cuir  de  toutes  couleurs,  découpés  à  l’emporte-pièce  et  formant  des  bouquets ­
  et  des  arabesques  sur  un  fond  crémeux  ou  jaune  havane.  La  tête  est
enveloppée  d’un  fiçhu  orange,  violet  ou  noir,  ponctué  de  points  blancs,  et
les  nattes  de  cheveux,  chez  quelques-unes  ruisselantes  de  sequins,  chez
la  plupart  entrelacées  de  rubans  verts,  flottent  sur  le  dos  librement  ou
reliées  l’une  à  l’autre.
Parmi  ces  femmes  et  ces  jeunes  filles,  il  y  en  a  aussi  dont  le  costume
original  rappelle  celui  des  paysannes  bosniaques  et  serbes  :  elles  sont
chaussées  d 1  opanke  1  ;  leurs  jambes  sont  entourées  d’un  morceau  de  toile
1  Chaussure  nationale  fies  Slaves  du  Sud,  formée  d’un  lambeau  de  cuir  attaché  au  pied  par
des  lanières.
            
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