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LA HONGRIE
gens de lettres ne manquent pas; d’après le recensement de 1871, il y
a chez nous environ 70,000 personnes qui s’occupent de littérature; à
Budapest, nous avons une dizaine de cercles ou plutôt de petits cénacles
littéraires qui portent les noms de « la Petite Pipe », « la Source de café »,
« le Club des littérateurs», « le Club académique », etc.; les poêles se
réunissent au café Gammon. Tous ces groupes forment autant de petites
chapelles qui s excommunient les unes les autres. Le plus important de ces
clubs est celui de « la Source de café » . On pourrait dire que c’est aussi la
source de notre littérature actuelle. Ceux qui se sont fait un nom ces der
nières années sont membres de ce cercle : Étienne Toldy, Eugène Rakosi,
Louis Doczy, Adolphe Agai, Arpad Berczik, vont boire à la « Source de
café » . Toldy a la grâce, T élégance et la vivacité des écrivains français.
Sa mort a été une perte douloureuse pour la jeune Hongrie. A peine âgé
de trente ans, il avait déjà écrit une dizaine de volumes d histoire et de
romans, et plusieurs pièces de théâtre représentées avec succès. Rakosi
et Doczy sont deux poètes; le premier a débuté par une comédie classi
que : Ésope, et le second par une comédie dans le goût de Caldéron : le
Baiser. Adolphe Agai, qui a étudié la médecine et obtenu le diplôme de
docteur, a su mieux que tout autre pénétrer les secrets mobiles de l’âme
humaine. Son style est plein d’humour; il est passé maître dans la pein
ture satirique de son temps, et c’est, avec Aurel Kecskeméthy, le pre
mier de nos chroniqueurs.
« Le « Club académique » se recrute aussi parmi l’élite intellectuelle de
la capitale. Ladislas Arany, le fils du grand poète, en fait partie. Ce jeune
homme a hérité du talent de son père; il est l’auteur d’un poème comique,
et d’un poème épique sur la guerre des Huns. Enfin, parmi les jeunes, je
vous citerai encore le poète Alexandre Endrôdy et Émile Abranyi, qui est
un ciseleur de phrases comme vos Parnassiens; Victor Dalmady, le chantre
paisible du foyer ; Émeric Gaspar, le poète des pauvres et des déshérités ;
Jean Vajda, un lyrique comme Coppée; Grégoire Czily, le poète lauréat de
rAcadémie hongroise. L’aristocratie compte également des représentants
dans les lettres : le comte Géza Zieh y a écrit de spirituelles narrations en
vers et a composé des chansons charmantes. »
Notre voiture gravissait à ce moment la pente roide de la butte de
Tihany. Les vignobles avaient disparu, le sol avait pris une couleur fauve,
ferrugineuse ; les cailloux brillaient de teintes métalliques. On se sent là
comme au milieu d’une fournaise éteinte ; ces creux en entonnoir, ces
cônes tronqués, ces petites montagnes en forme de pain de sucre, sont
d anciens cratères.