DE L’ADRIATIQUE AU DANUBE.
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On inc montra aussi la chambre du roi, meublée avec un luxe tapageur
et ornée d’assez bons portraits de la famille royale. Le réfectoire où nous
dînâmes était fort gai, vaste et plein de lumière. Le soleil faisait étinceler
l’argenterie, ressortir la finesse des nappes et des serviettes, et riait dans les
carafes de cristal, toutes rouges ou toutes blondes d’un vin généreux; les
verres s’élevaient en petits remparts autour de belles assiettes de porcelaine
fabriquées dans la forêt de Bakony, à quelques lieues du couvent. L’abbé,
assis sur un fauteuil plus élevé, occupait le haut bout de la table. Les plats
faisaient honneur à la cuisine magyare et à la cuisinière des moines. Au
dessert, on porta des toasts, et les verres se choquèrent au bruit des Eljens,
ces retentissants vivat. — En se levant de table, chacun échangea
une poignée de main avec son voisin, en se souhaitant une bonne digestion.
Nous passâmes ensuite au fumoir, où les pipes au râtelier et les pyra
mides de boîtes de cigares montaient jusqu’au plafond. La présence d’un
piano ouvert semblait inviter à la danse; mais pour l’instant les danseuses
manquaient.
A partir de Zircz, la forêt de Bakony se resserre, les futaies s’épais
sissent : il semble que les arbres cherchent à mettre des entraves au
passage de l’homme. Des deux côtés de la route, les chênes, les mélèzes,
les frênes, montent comme des murailles noires que les sapins crénèlent de
leur cime dentelée. Au bout d’une heure, ou commence à descendre; les
arbres disparaissent peu à peu, et l’on se trouve dans une vallée dénudée,
dont I un des versants est couronné d’un vieux château en ruine. Ses
murailles, trouées et déchiquetées comme des toiles d araignée en lam
beaux, se découpent à jour sur le ciel, dont elles font ressortir le limpide
azur. Lue tour en ruine, vidée du haut en bas, se tient par un prodige
d équilibre encore debout au bord du ravin. La pluie, le vent, ont bien
malmené cette ruine, qui est cependant restée grande dans son aspect
lamentable.
Au-dessus d’elle, comme la personnification du temps victorieux, un
aigle planait.
En passant au bas de ces gigantesques débris, nous entendîmes un bruit
de violons et de chansons.
he cocher arrêta sa voiture ; nous écoutâmes : la mélodie et les chants
continuaient.
— Des brigands ne feraient pas ce tapage-là au bord de la route, me dit
le voiturier : ce sont des kanasz (pâtres) ou des Tziganes.
Garez votre voiture ; attachez vos chevaux, et allons voir. Il y a une
« bonne main » pour vous.