Full text : La Hongrie de l'Adriatique au Danube

U

LA  HONGRIE

J5D
rappellent  bien  plus  les  compagnons  d’Ulysse  que  le  compagnon  de  saint
Antoine.
Le  tableau  change.  Des  marécages  succèdent  aux  forêts,  et  l’on  voit  en
réalité  les  vaches  maigres  que  Pharaon  vit  en  songe.  L’herbe  est  courte  et
dure  comme  les  crins  d’une  brosse;  des  buissons  rabougris  et  rcchignés
mouchcttent  la  plaine  roussie  par  le  soleil.  Bientôt  cependant  la  terre  se
présente  sous  un  aspect  plein  de  vigueur  et  de  jeunesse,  avec  une  couronne
d’épis  dorés  au  front,  bit  aux  champs  de  seigle  et  de  froment  succèdent  des
champs  de  chanvre.  La  culture  du  chanvre  est  une  culture  nationale  qui
convient  à  un  pays  où  l’on  a  toujours  beaucoup  pendu.
JjC  paysage  se  peuple.  Des  groupes  de  cabanes  se  montrent,  ornées  d’une
aigrette  de  fumée,  et  sur  les  chemins  passent  des  paysans  et  des  paysannes
endimanchés.  On  en  voit  aussi  qui  causent  sur  le  seuil  des  portes.  Nous
traversons  un  pont  de  bois  qui  n’en  finit  pas,  sous  les  chevalets  duquel
la  Drave  débordée  se  divise  en  plusieurs  bras;  puis  enfin  nous  entrons
dans  la  Hongrie  des  Hongrois,  dans  le  pays  de  l’amabilité,  de  l’hospitalité
et  de  la  beauté,  des  bons  vins  et  des  beaux  chevaux.  C’est  à  cette  latitude ­
  que  commencent  à  se  montrer  la  bunda,  Yattila  à  brandebourgs,
les  bottes,  les  moustaches  et  les  longues  pipes  magyares,  car  nous  voici
a  Zakany,  où  tout  est  hongrois  :  les  costumes,  la  langue,  les  habitudes,
les  mœurs.  Les  physionomies  n’ont  plus  cette  douceur  slave  caressante
et  un  peu  féminine;  elles  sont  fortement  accentuées,  mâles,  énergiques,
bronzées  par  le  soleil  de  la  puszta.  Les  yeux  brillent  tout  noirs,  vifs  et
pétillants  sous  les  sourcils  touffus.  Le  nez  est  fin  et  arqué,  la  lèvre  supérieure ­
  cachée  sous  une  épaisse  moustache,  les  dents  blanches,  la  chevelure ­
  touffue  et  inculte,  la  figure  osseuse,  maigre  comme  celle  de  don
Quichotte,  le  corps  bien  charpenté.  Tout  cela  indique  une  race  souple
et  robuste,  un  sang  riche  et  jeune.
Même  différence  dans  les  costumes  que  dans  les  types.  Les  femmes
croates  se  croient  plus  qu’habillées  avec  une  simple  chemise;  une
Paysanne  hongroise  qui  n’a  que  trois  jupons  s’imagine  quelle  est
presque  nue.  Les  hommes,  été  comme  hiver,  sont  coiffés  de  bonnets
d’astrakan  ou  de  petits  chapeaux  de  feutre  aux  ailes  étroites  et  relevées;  ils
poitent  le  gilet  fenné,  orné  de  boutons  d  argent,  et  la  szür,  long  et  ample
manteau  de  drap  coupé  sur  le  patron  des  anciennes  dalmatiques.  Leurs
gatya  (chausses),  larges  et  bouffantes  comme  les  pantalons  turcs,  flottent  à
mi-jambes  sur  la  botte  fine  et  bien  cambrée.  L’originalité  de  ces  costumes,
1  On  appelle  puszta  (pousta)  les  plaines  immenses  qui  sont  les  savanes  et  les  steppes  de  la  Hongrie.
            
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