Full text : La Hongrie de l'Adriatique au Danube

ICG

LA  HONGRIE

Nous  étions  entrés  dans  la  puszta.  Ce  mot  hongrois  signifie  espace  vide.
Quand  cet  espace  vide  est  cultivé  ,  —  comme  c’est  le  cas  ici,  —  on  appelle
aussi  puszta  les  bâtiments  qui  servent  à  l’exploitation  agricole  du  steppe.
Sur  la  terre  noire  et  épaisse  d’un  chemin  à  peine  tracé,  car  ici  l’on  passe
où  l’on  veut,  à  travers  champs,  nous  roulions  sans  bruit,  comme  sur  du
velours;  il  me  semblait  queje  venais  de  pénétrer  dans  un  monde  nouveau,
et  j’éprouvais  toutes  les  sensations  délicieuses  que  vous  donnent  battrait
de  l’inconnu  et  le  charme  de  l’inédit.
Plus  on  voyage  et  plus  on  observe,  plus  on  voit  combien  est  juste  la
théorie  des  milieux,  et  quelle  influence  exercent  sur  l’homme  la  configuration ­
  du  sol  et  le  climat.  Le  Suisse  qui  vit  dans  ses  montagnes,  le  Bédouin
qui  vit  dans  le  désert,  et  le  Hongrois  qui  vit  dans  sa  puszta,  sont  des  hommes
de  liberté.  Consultez  l’histoire  de  ces  trois  peuples;  ils  ont  soutenu  une
lutte  continuelle  pour  le  maintien  de  leur  indépendance.  Après  avoir  chassé
les  Slaves  qui  occupaient  le  pays,  les  Hongrois  chassent  les  Turcs,  puis
les  Allemands.  «  Est-il  donc  vrai,  demande  dans  un  chant  populaire  un
jeune  paysan  à  son  père,  est-il  vrai  que  je  suis  libre,  que  je  ne  subirai
plus  jamais  ni  joug  ni  servitude?  —  C’est  vrai,  mon  fils,  nous  sommes
libres;  et  que  Dieu  bénisse  celui  qui  nous  a  donné  la  liberté!  —  Dis-moi
son  nom,  mon  père;  mon  cœur  éclate  de  reconnaissance  et  de  joie.  A  qui
dois-je  une  patrie  libre?  —  Remercie  le  gardien  de  notre  pays,  remercie  le
peuple,  mon  fils.  —  Où  est  le  peuple?  Où  demeure-t-il?  J’irai  lui  baiser
les  pieds.  —  Mon  fils,  un  homme  libre  ne  doit  jamais  se  prosterner,  mais
toujours  regarder  les  hommes  en  face.  «  —  A  ce  fier  langage,  on  reconnaît
1  habitant  de  la  puszta  hongroise.
Nous  filions  toujours  avec  la  même  rapidité.  Le  jour  mourait  dans  un
horizon  rouge  comme  le  sang.  Autour  de  nous  l’atmosphère  était  blonde,
imprégnée  de  poussière  d’or  comme  au  désert  ;  et  la  nuit  arrivait  rapide,
presque  sans  crépuscule,  de  même  qu’en  Orient.  L’incendie  allumé  par  le
soleil  couchant  s’éteignit,  et  le  ciel  prit  une  teinte  d'ardoise  azurée,  sur
laquelle  les  étoiles  se  dctacheieut  avec  un  etmcelloment  d’escarbouclcs.
Au  fond  de  1  honzon,  la  lune  semblait  se  balancer  comme  un  encensoir  de
vermeil  ;  et  1  ou  eut  dit  que  la  \  oie  lactee  était  la  fumée  lumineuse  qui  s  en
échappait.  De  grands  peupliers  se  dressèrent  tout  à  coup  devant  nous,  projetant ­
  leur  ombre  effilée  sur  un  champ  de  blé.  Les  rayons  de  la  lune  éclairèrent ­
  quelques  toits,  et  j’aperçus,  toute  blanche  comme  une  tombe  de
marbre,  une  jolie  maisonnette  dont  les  fenêtres  s’éclairèrent  et  s’ouvrirent
à  notre  approche.  La  voiture  tourna  et  pénétra  dans  une  cour,  où  elle  fut
saluée  par  les  aboiements  d’un  gros  chien  :  nous  étions  chez  M.  L...
            
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