LES SALARIÉS 0
Toutefois la théorie de la productivité comporte des
expressions assez diverses. L'ancienne forme est très opti-
miste. D’après celle-ci l’ouvrier toucherait en principe — non
évidemment la valeur intégrale produite par l’entreprise
puisqu’en ce cas le patron, ne gagnant rien, ne ferait plus tra-
vailler — mais du moins fout ce qui reste sur le produit total,
déduction faite des parts afférentes aux autres collaborateurs
(intérêt, profit, rente) : ces parts seraient strictement définies,
tandis que la sienne aurait l’avantage d’être indéfinie.
Si cette théorie était fondée, elle serait aussi encourageante
que les précédentes étaient désespérantes. Si, en effet, le taux
des salaires dépend seulement de la productivité du travail
de l’ouvrier, le sort de celui-ci est entre ses mains. Plus il
produira, plus il gagnera : tout ce qui est de nature à
accroître et à perfectionner son activité productrice — déve-
loppement physique, vertus morales, instruction profession-
nelle. inventions et machines — doit accroître infailliblement
son salaire.
Cette théorie s'adapte assez bien à certains faits.
D'abord il est évident que la productivité du travail exerce
une influence générale sur le taux des salaires en ce sens
que, en accroissant la richesse du pays, elle accroît la masse
à partager et par là finit nécessairement par accroître aussi
la part de tous les copartageants, y compris celle des ouvriers.
De plus, elle réussit mieux que les autres théories à expli-
quer les inégalités des salaires, car si le graveur touche plus
que le manœuvre, l’Américain plus que le Français, l’ouvrier
du xx siècle plus que celui des siècles passés, n'est-ce point
parce que le travail de ceux-là est plus productif que le tra-
vail de ceux-ci? Et si l’on croit que l’apprentissage est utile à
l’ouvrier, n’est-ce point parce qu’on suppose qu’un ouvrier
qui sait bien son métier produit plus et que, produisant plus,
il sera mieux payé ?
Mais, d'autre part, si elle explique assez bien les différencia-
tions du salaire, elle n’explique aucunement ses variations.
Pourquoile salaire baisse-t-il ou monte-t-ilà certains moments?
Pourquoi a-t-il doublé depuis la guerre, par exemple ? Pour
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