LA DÉPENSE 5
d'appréciation morale ni économique, Car, comme l’a dit
Voltaire, le superflu est chose très nécessaire. Nous devons
souhaiter qu’il y ait un peu de superflu et, par conséquent,
un peu de luxe pour tout le monde, même pour les plus
pauvres. D'autre part, l’histoire économique nous apprend
qu’il n’est aucun besoin, sans en excepter ceux qui nous
apparaissent aujourd’hui comme les plus impérieux, qui
n’ait été considéré à l’origine comme superflu. Il ne peut en
être autrement : — premièrement parce que lorsqu'un
besoin est nouveau il en résulte, par définition même, que
personne, en dehors de celui qui éprouve cette première
sensation, ne l’a encore ressenti; — secondement parce
qu'il exige nécessairement un travail considérable pour sa
satisfaction, à raison même de l’inexpérience de l’industrie
et des tâtonnements inévitables des débuts. S'il est un objet
qui paraisse aujourd’hui indispensable c’est assurément le
linge de corps : « être réduit à sa dernière chemise » est une
expression proverbiale pour exprimer le dernier degré du
dénûment. Cependant, à certaines époques, une chemise a
été considérée comme un objet de grand luxe et constituait
un présent royal. Mille autres objets ont eu la même histoire.
Si donc on s’était prévalu de la doctrine ascétique pour
réprimer tout besoin de luxe, on aurait étouffé en germe
tous les besoins qui constituent l’homme civilisé, dès la pre-
mière phase de leur développement, et nous en serions
aujourd’hui encore à la condition de nos ancêtres de l’âge
de pierre. Le luxe c’est la fleur qui contient le fruit : à vou-
loir supprimer toutes les fleurs, on tuerait tous les fruits.
Ce n’est point à dire que nous ne puissions établir à un
moment donné une certaine hiérarchie des besoins, mais à
condition de se rappeler que, dans cette hiérarchie, il y a
un avancement en grades ou plutôt une transformation con-
tinuelle des besoins, ceux qualifiés de superflus se cristalli-
sant peu à peu, se solidifiant en besoins nécessaires —
transformation qu’on ne pourrait arrêter sans ruiner le
progrès de la civilisation, C’est pourquoi les lois à l'effet de
réprimer le luxe, « lois somptuaires », comme on les appelle,
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