LES CAPITALISTES RENTIERS A
argent qui ne représente, même en mettant tout au mieux,
qu'un travail passé, le travail des morts? Ne devrait-il pas
payer en services présents et personnels l’équivalent du
revenu qu’ii touche ? Remarquez que le rentier ne vit pas du
tout sur son travail passé, comme il le croit, mais sur le tra-
vail présent d'autrui. Ce qu’il consomme chaque jour ce sont
les produits d’un travail vivant et non d’un travail mort, du
pain frais, des primeurs, des habits neufs, le journal du matin,
etc. Or, la justice ne demande-t-elle pas qu’en échange de ce
que ses semblables font chaque jour pour lui, il fasse lui-
même quelque chose pour eux ? Un économiste, nullement
socialiste mais catholique, Augustin Cochin, a dit: « le ren-
tier est un salarié qui a été payé d'avance ». S’il a été payé
d'avance, c’est donc qu’il reste devoir un certain travail à
fournir. En effet il doit, comme on dit : « se rendre utile ». S’il
ne sert à rien, les économistes auront beau démontrer qu’il a
fourni en bonne monnaie le juste équivalent de tout ce qu’il
a mangé, il subira le sort des parasites et tôt ou tard sera
éliminé.
Mais il ne faut pas confondre l’oisiveté avec le loisir.
L'oisiveté, c’est l’état de révolte contre la loi du travail. Le
loisir, ce sont les intermittences dans le travail, au cours
d'une vie qui peut d’ailleurs être très laborieuse et très
active, qui l’est même d'autant plus qu’elle est coupée de
loisirs. Ce sont les clairières ménagées dans la forêt sombre
où la lumière du soleil peut se glisser : loisirs des soirées
quotidiennes après la journée du travail, loisirs des repos
hebdomadaires, loisirs des vacances, qui ne resteront pas
toujours le privilège des travailleurs intellectuels mais
deviendront aussi une possibilité et un droit pour les travail-
leurs manuels — et enfin, après une vie bien remplie, loisirs
de la retraite. Le loisir, en tant que récréation, n’est pas seu-
lement utile au bon fonctionnement du travail lui-même ; il
est indispensable pour le développement*de la vie intérieure
et extérieure; pour la méditation, qui ne doit pas être seule-
ment réservée aux sages; et pour l’accomplissement des nom-
breux devoirs autres que celui de gagner son pain, devoirs
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